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lundi 26 mai 2025

Un jeune médecin à la prison de Haren réveille notre conscience, par Luk Vevaet

 

Voir Observatoire des prisons -
Belgique sur Facebook avec des
extraits du rapport du docteur
Verbrugghe
https://www.facebook.com/oipbelgique

 Je travaillais encore comme membre du comité de surveillance de la prison de Haren lorsque le Dr Brecht Verbrugghe y est arrivé. Le « jeune médecin », comme l'appelaient affectueusement les détenus, a rapidement acquis une bonne réputation parmi eux en tant que prestataire de soins de santé. 

Même si, au début, le système de santé ne fonctionnait absolument pas dans la nouvelle prison, même si la liste des plaintes des prisonniers aurait pu remplir une cellule entière, ils se rendaient bien compte que le jeune médecin faisait tout ce qu'il pouvait pour aider les prisonniers malades. 

Brecht Verbrugghe avait déjà beaucoup d'expérience et d'expertise en tant que médecin. Comme médecin généraliste ou dans une clinique psychiatrique à Gand, comme médecin auprès des prisonniers et des internés négligés dans l'ancienne prison de Saint-Gilles et maintenant en tant que médecin dans la prison flambant neuve de Haren. Quelqu'un qui, s'il le voulait, pourrait grimper haut dans la hiérarchie (médicale) des prisons.  

Mais avec quelques collègues, le « jeune médecin » a choisi une voie très différente. Ensemble, ils ont décidé de rendre public ce qui pourrit dans l’univers carcéral depuis des décennies mais reste caché au monde extérieur. 

Le lundi 12 mai au matin, ils ont ainsi provoqué une sorte de déferlement pénitentiaire dans les médias belges (1). Du calibre du livre du médecin Véronique Vasseur sur la prison française de Fleury de Mérogis, qui a suscité une tempête dans le monde carcéral français à l'époque (2).  

Rapidement, les applaudissements et la solidarité de nombreuses associations travaillant dans les prisons se sont manifestés ici aussi. (3)  Les hauts responsables du système pénitentiaire et ceux des ministères de la justice et de la santé ont bien senti qu'une sorte de tsunami était en train de se former. Avec les déclarations habituelles de leurs porte-parole, les hauts responsables du système pénitentiaire ont rapidement tenté d'arrêter la vague.  Sans succès.


Le coming out de Brecht Verbrugghe et de ses collègues est extraordinairement courageux

D'abord, parce que si vous travaillez en prison, vous êtes censé vous taire. Du moins si vous voulez conserver votre emploi. Tout le monde sait qu'il existe une sorte d'omerta : vous faites votre travail et s'applique le vieil adage des trois singes « ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire ». La loyauté envers les collègues est attendue. Les problèmes doivent être résolus en interne (par les « canaux internes ») et vous vous abstenez d'exposer le linge sale. 

À cet égard, la prison peut être comparée à l'Église catholique, qui a tenté d'étouffer les abus commis sur des enfants et qui aurait résolu le problème en interne. Le sommet du système pénitentiaire dispose en effet de pouvoirs discrétionnaires qui lui permettent, par exemple, d'écarter et d'exclure à volonté, de classer des soi-disant preuves comme secrètes... sans  se soucier de la loi. J'en ai fait moi-même l'expérience lorsqu'on m'a refusé l'accès à toutes les prisons belges en 2009.

Bien sûr, cela ne signifie pas l’absence de voix critiques. Comme celles des universitaires. Mais ils ne risquent pas leur emploi, ils sont autorisés à dire ce qu'ils veulent dans la presse et à l'université depuis l'extérieur, personne ne s'en soucie vraiment. Certains témoignent anonymement, de crainte de perdre leur emploi. Je me demande bien pourquoi les gens ont peur de s'exprimer : après tout, la liberté d'expression est l'une des valeurs sacrées de ce pays, une valeur pour laquelle le monde occidental fait la guerre dans le monde entier. D’autres commencent à témoigner lorsqu'ils sont à la retraite, quand leur carrière est terminée et leur sécurité financière garantie.

L'absence de résistance et de critique de l'intérieur, de la part des personnes actives sur le terrain, nous permet d'apprécier à sa juste valeur le témoignage de Brecht Verbrugghe et de ses collègues. Ce témoignage nous donne confiance en l'avenir. Il nous apprend qu'il y aura toujours des personnes qui oseront s'élever contre l'injustice. Quels que soient les risques. Quel que soit le prix personnel éventuel à payer.

En outre, le témoignage du Dr Verbrugghe ne porte pas sur un quelconque incident ou scandale, dû à la surpopulation.  En ce qui concerne cette dernière, le Dr Verbrugghe refuse de se résigner à cette éternelle excuse. « En réalité, le problème n'est pas la surpopulation, mais la surcondamnation », a-t-il déclaré dans une interview. 

Le jeune médecin dénonce un système de santé déficient à tous points de vue, en raison de la relation toxique entre la prison et les soins de santé. Vous pouvez en prendre connaissance dans son rapport de 18 pages, téléchargeable en ligne.(4)  

Il traite des soins de santé dans les trente-huit prisons qui, en Belgique, ne relèvent pas du ministère de la Santé publique, mais de la haute administration pénitentiaire. Avec toutes les conséquences que cela implique, tant à l'intérieur des prisons (ce sont les gardiens qui doivent distribuer les médicaments et contrôler leur prise, l'utilisation des cellules de punition pour traiter les crises médicales), qu'à l'extérieur (les maladies et les infections retournent dans la société sans avoir été traitées lorsqu'un prisonnier est libéré). Le rapport décrit le manque de ressources et de personnel. Le (non-)dépistage de l'hépatite C. Les pénuries et le sabotage des soins transmuraux. Les contrôles de tuberculose non séquencés.  L'évaluation médicale inexistante ou inadéquate dans le cadre de la libération conditionnelle. Et ainsi de suite…


pic OIP https://oip.org/fiche-droits/medecine-generale/

En conclusion, il ne s'agit pas de failles majeures ou mineures dans le système. Il s'agit, comme l'a dit Lise Meunier, l'une des lanceurs d’alerte, sur les ondes de la RTBF « d'une idéologie à l'égard des prisonniers ». En d'autres termes, notre société considère les prisonniers comme du ballast ou des déchets, n’appartenant pas à la communauté humaine. Et les soins médicaux qui leur sont prodigués sont à la hauteur de cette considération.

Ceux qui pensent que j'exagère devraient se demander comment il est possible que les programmes des partis ou les manifestations des syndicats ne mentionnent nullement les droits des prisonniers. Comment est-il possible que des centaines de prisonniers doivent dormir à même le sol ? Que des gens soient entassés, pire que des animaux, dans des cellules trop petites, sans aucune réponse sociétale ? 

De plus en plus, l’indifférence s'est installée à l'égard du monde carcéral, faisant de l'injustice la chose la plus normale du monde.  Le fait qu’on nous dise systématiquement qu'il faut mettre plus de gens derrière les barreaux et que la surpopulation de nos prisons est due à la présence d'étrangers qu'il faut renvoyer dans leur pays n'y est pas pour rien. 

Le message de Brecht Verbrugghe et de ses collègues est donc aussi un message contre la prison et contre le racisme. Une déclaration contre la déshumanisation qui est la marque des temps sombres que nous vivons. 

Qu'ils en soient chaleureusement remerciés.


Notes


[1]  en néerlandais : VRT NWS : https://www.vrt.be/vrtnws/nl/2025/05/07/gevangenisarts-de-medische-zorg-in-gevangenissen-is-ondermaats/ et https://www.vrt.be/vrtnws/nl/kijk/2025/05/12/tza-gezondheidszorg-gevangenissen-mimir-3ce5dbaf-be32-465c-8541-/ ;  HLN : https://www.hln.be/gevangenissen/het-is-brandjes-blussen-arts-trekt-aan-de-alarmbel-vanwege-ondermaatse-medische-zorg-in-gevangenissen~a882041f/ ;  Het Nieuwsblad : https://www.nieuwsblad.be/cnt/dmf20250512_91607777 ;  De Morgen : https://www.demorgen.be/snelnieuws/arts-dient-klacht-in-bij-orde-der-artsen-over-zorg-in-gevangenis-mensen-sterven-omdat-ze-niet-door-ons-worden-gezien~b6ff71e7/: Le Standard : https://www.standaard.be/binnenland/ziekenzorg-in-gevangenissen-is-beneden-alle-peil-het-enige-wat-telt-is-dat-de-gevangenen-in-leven-blijven/66555952.html ;  BRUZZ :


en français   RTBF : https://www.rtbf.be/article/prison-un-medecin-denonce-l-impossibilite-de-soigner-correctement-les-detenus-malades-11537151; Le Soir : https://www.lesoir.be/674619/article/2025-05-12/en-prison-recit-dune-medecine-abimee-apres-un-temps-votre-cadre-de-valeurs et https://www.lesoir.be/674616/article/2025-05-12/en-punissant-mal-ses-condamnes-la-societe-se-punit-elle-meme;  7sur7 : https://www.7sur7.be/belgique/un-medecin-denonce-des-dysfonctionnements-graves-dans-les-prisons-belges~a08ac0d2/;  La Libre : https://www.lalibre.be/belgique/societe/2025/05/12/prison-le-cri-dalarme-dun-medecin-face-a-une-medecine-abimee-7GV6VP2BXZEBNHD6J23UCUBMNI/ ;  Sudinfo : https://www.sudinfo.be/id995557/article/2025-05-12/patients-labandon-secret-medical-bafoue-ce-medecin-alerte-sur-la-prise-en-charge;  La Dernière Heure : https://www.dhnet.be/actu/belgique/2025/05/12/polemique-en-milieu-carceral-un-medecin-saisit-lordre-pour-denoncer-les-dysfonctionnements-7U65ZIHCXZD6NOJXOYXE3FGGVY/


A la radio :📻 The Morning sur Radio 1 : https://www.vrt.be/vrtmax/luister/radio/d/de-ochtend~11-19/de-ochtend~11-30502-0/ ;📻 La Première sur RTBF ;📻 Fien et Thibault Staan Op sur StuBru : https://www.vrt.be/vrtmax/luister/radio/f/fien-en-thibault-staan-op~41-383/fien-en-thibault-staan-op~41-33856-0/ ;📻 BX1 Radio :


... à la télévision : 📺 Terzake on Canvas : https://www.vrt.be/vrtmax/a-z/terzake/2025/terzake-d20250512/ ;📺 BRUZZ24 : https://www.bruzz.be/videoreeks/journaal-bruzz-24/video-herbekijk-bruzz-24-over-de-gebrekkige-gevangenenzorg-haren ;📺 Le Journal on RTBF : https://auvio.rtbf.be/media/journal-televise-19h30-le-19h30-3338968 ;📺 BX1 : https://bx1.be/categories/news/un-medecin-denonce-lincapacite-de-soigner-correctement-les-detenus-a-bruxelles/


 [2] https://www.lemonde.fr/societe/article/2004/03/29/le-dr-veronique-vasseur-depeint-aux-deputes-l-univers-carceral_359105_3224.html


[3] Article d'opinion pour Brecht Verbrugghe et ses collègues signé par Marion Guémas de l'asbl I.Care, Lise Meunier du Réseau Hépatite C & Kris Meurant de l'asbl Transit, Belgique Acat, Apres, Cap-iti asbl, Féda, Fidex, la Liaison antiprohibitionniste, Médecins du Monde, La Ligue des droits humains, Infor Drogues et l'OIP, l'observatoire international des prisons https://www.rtbf.be/article/les-associations-actives-en-prison-soutiennent-les-medecins-qui-ont-denonce-l-impossibilite-de-soigner-des-detenus-11545937


[4] Une version légèrement abrégée de 18 pages peut être téléchargée en ligne à l'adresse suivante : https://www.vrt.be/content/dam/vrtnieuws/bestanden/brief%20orde%20der%20geneesheren.pdf


le témoignage du docteur Verbrugghe a été suivi par une lettre ouverte, signée par 300 médecins, professeurs, soignants et assistants sociaux,  https://www.vrt.be/vrtnws/nl/2025/05/24/open-brief-gevangenissen-artsen-zorg-verlinden-vandenbroucke/ 


mercredi 14 juillet 2021

Fin de la guerre contre l'Afghanistan : fin de la justice de guerre contre Nizar Trabelsi et Malika El Aroud ?


 par Luk Vervaet

Le 11 septembre 2021, vingt ans après les attentats de New York et le début de la guerre contre l'Afghanistan, les dernières troupes américaines quitteront l'Afghanistan. Du moins c'était le plan. Biden a décidé d'avancer le retrait de dix jours. Car il y a urgence : le scénario d'une débâcle totale, comme celle de la guerre du Vietnam, est possible. Ce qui reste des forces d'occupation américaines risque d'être balayé par les Talibans, ceux contre qui tout a commencé et qui, jusqu'à récemment, étaient déclarés morts et enterrés.

Les moins de vingt ans ne le savent peut-être pas mais les troupes belges ont été impliquées du premier au dernier jour de cette guerre criminelle. Il est peu probable que nous entendions des excuses à ce sujet en Belgique, et encore moins qu'il y ait des poursuites contre ceux qui nous ont embarqués dans une guerre qui n'aurait jamais dû avoir lieu.

La  « Global war on terror », déclenchée en Afghanistan, suivie de la seconde guerre contre l'Irak et d'autres pays, a fait des ravages. Tant en termes de vies humaines, de coûts financiers qu'en termes de droits démocratiques dans le monde.

Les victimes de la guerre mondiale contre le terrorisme

Sous prétexte de répondre aux attentats de 2001, les États-Unis et leurs alliés ont déclenché la guerre mondiale contre le terrorisme. À l'occasion du vingtième anniversaire du 11 septembre, les noms des 3 000 victimes à New York seront lus. Mais pas les noms de toutes les victimes innocentes qui sont tombées dans cette guerre. Cette liste est trop longue. Cette liste ne pourrait être qu’incomplète, car le nom et la vie d'une victime là-bas ne comptent pas autant qu'une victime ici.

Au moins 800 000 personnes sont mortes des suites directes de la guerre contre le terrorisme qui balaie le monde depuis vingt ans. Selon Iraq Body Count, entre 2003 et 2021, il y a eu entre 185 497 et 208 547 morts parmi les civils[1]. Cela n'inclut pas « le nombre de personnes blessées ou rendues malades à la suite de la guerre, ni le nombre de civils tués indirectement à la suite de la destruction d'hôpitaux et d'infrastructures et de la pollution de l'environnement »[2]. Pas non plus les centaines de milliers d'enfants devenus orphelins à cause de la guerre. Ni les 37 millions de personnes qui ont été forcées de fuir la guerre, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Afghanistan, de l'Irak, du Pakistan, du Yémen, de la Somalie, de la Libye, de la Syrie... À l'exception de la seconde guerre mondiale, le plus grand déplacement de masse de personnes depuis l'année 1900. Et tout cela sans parler des victimes de la première guerre d’Irak de 1991.

Une guerre au lieu d'une action policière

Les attentats sanglants de New York n'étaient pas des actes qui pouvaient être qualifiés d’actes de guerre[3]. Ne serait-ce que parce qu'un seul des deux camps est un État, et que la guerre se déroule normalement entre États. Pourtant, ils ont été traités comme s'il s'agissait d'une guerre et non d'un crime. Donc pas de recours à la police ou aux moyens légaux, comme cela s'est produit dans le passé avec des formes de terrorisme dans d'autres pays[4], mais bien le déploiement d'une armée occidentale meurtrière contre l'Afghanistan, qui selon l'OTAN elle-même a été « l'une des plus grandes coalitions de l'histoire » avec la participation de « 130 000 soldats de 50 pays de l'OTAN et d'autres pays amis »[5]. Vingt ans plus tard, il n'y a qu'un bilan : la coalition monstre menée par les États-Unis a subi une défaite totale en Afghanistan. Les talibans sont de retour. Les feux du terrorisme qu'ils voulaient soi-disant éteindre se sont propagés dans le monde entier. À son tour, la guerre contre l'Irak a créé l'État islamique.

Un revirement politique et culturel

La guerre contre le terrorisme a radicalement changé la culture politique et judiciaire des pays occidentaux. Le terrorisme est assimilé à la violence perpétrée par les musulmans. L'islamophobie et le racisme sont devenus monnaie courante. L'extrême droite a percé, tant sur la scène politique que par la violence.

Sur le plan de la justice et de la politique carcérale, nous avons fait un bond en arrière historique, une guantanamisation de la culture et des pratiques, par rapport à toutes les visions progressistes que nous avons connues dans les années 1960 et 1970.

Le modèle de Guantanamo, le camp de prisonniers américain à Cuba, établi dans les mois qui ont suivi le début de la guerre, pour les terroristes musulmans présumés d'Afghanistan, a eu un impact mondial. Guantanamo est devenu synonyme d'autorisation de torture et de détention illimitée. Mais aussi un modèle pour le bannissement et la purification des indésirables - terroristes, réfugiés illégaux... - de la société. Après tout, le camp a été installé par les Américains sur une île, en dehors du territoire national, en dehors des lois nationales et internationales. Quelque chose qui a donné à plusieurs pays des idées similaires. Guantanamo a montré qu'il n'y a plus de limites à la détention. Les détenus étaient transportés à travers les continents avec l'aide des pays européens et arabes, agissant comme une sorte de sous-traitants. La demande de construire des camps de détention pour les réfugiés indésirables à l'extérieur des frontières, d'installer des îles-prison, de construire des prisons occidentales dans d'anciennes colonies a décollé comme aucune autre. En Australie, les réfugiés sont empêchés de mettre les pieds sur le territoire national et sont confinés sur l'île de Manus et Nauru. Au Danemark est venue la proposition d'utiliser l'île de Lindholm pour détenir des réfugiés illégaux. Le ministre de l'Intérieur britannique veut bannir les demandeurs d'asile et/ou les passeurs dans les centres offshores où leur peine sera purgée. L'île de l'Ascension, ou Sainte-Hélène, ou les anciens ferries et plates-formes pétrolières abandonnées sont aussi des pistes explorées[6]. En France, on a entendu des appels à construire un Guantanamo pour les terroristes et sympathisants musulmans sur l'Ile de Ré[7]. De même en Autriche où le leader du FPÖ Heinz-Christian Strache a proposé en 2017 d'arrêter des islamistes connus et de les envoyer dans des îles isolées. La Grande-Bretagne aimerait construire une prison au Nigeria et en Jamaïque[8]. En Suisse et aussi en Belgique (proposition de Bart De Wever), le Maroc a été sollicité pour construire une prison suisse ou belge pour étrangers. Pour l'instant sans résultat.

La guerre contre le terrorisme a également empoisonné nos propres opinions. Ne parlons même pas de notre empathie qui, année après année, a fondu comme neige au soleil, laissant place à un durcissement général des mœurs. L'exigence de justice, d'égalité et de paix  a progressivement fait place à la soif de vengeance. Surtout quand il s'agit de personnes accusées de terrorisme. Qui proteste contre le fait qu'un détenu soit torturé, physiquement ou psychologiquement ? Qu'il soit puni deux fois pour le même délit ? Qu'il ou elle, en plus de sa peine, perde sa nationalité ou soit extradé/e même s'il n'y a aucune base légale pour cela ? Ce qui vaut pour les uns ne vaut plus pour ceux dont on veut se débarrasser ? Nous vivons un scénario fasciste vécu dans le passé, dont nous nous souvenons de la fin mais dont nous avons oublié les débuts. À savoir, la façon dont le nazisme a fait son chemin dans les années 1930, sous les applaudissements généralisés, avec son traitement des délinquants incorrigibles, des criminels aliénés, des « personnes au sang impur », des personnes « incapables de travailler », des schizophrènes, des épileptiques, des personnes atteintes de malformations sévères et des alcooliques sévères, c’est-à-dire la détention et finalement le meurtre de masse[9].

Nous devons vraiment nous demander si Trabelsi et El Aroud appartiennent à cette catégorie de personnes que nous préférons voir exterminées ?

Justice de guerre

Dans notre pays, la guerre contre l'Afghanistan a pris la forme d’une justice de guerre contre les prisonniers appartenant au camp de nos opposants.

Nizar Trabelsi et Malika El Aroud vivaient en Afghanistan avant le début de la guerre. Le 13 septembre 2001, quelques mois après son retour en Belgique, Nizar Trabelsi est arrêté pour son projet d'attaquer la base américaine de Kleine-Brogel dans le Limbourg. Trabelsi a avoué son plan et a été condamné à ce qui était alors la peine maximale : dix ans d'emprisonnement effectif. Il a purgé cette peine jusqu'au dernier jour dans différentes prisons belges. Cependant, il est resté en prison pendant deux ans de plus que la peine prévue. Car, selon la justice et la police belges, il devait attendre le verdict de son recours devant la Cour européenne des droits de l'homme contre son extradition vers les États-Unis.

À la recherche de toute personne soupçonnée d'être le complice de Ben Laden, les autorités américaines avaient demandé son extradition. Même s'ils n'avaient aucun élément nouveau pour la justifier, même s'il est illégal de poursuivre quelqu'un deux fois pour le même délit, la justice belge a accepté la demande d'extradition, le ministre De Clerck a signé l'ordonnance d'extradition et son successeur Annemie Turtelboom a fait mettre Trabelsi dans un avion vers une prison américaine en octobre 2013. Cette extradition était illégale. Pour la première fois de son histoire, la Belgique a bafoué un arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme. Après tout, cette Cour avait demandé à plusieurs reprises à la Belgique de ne pas extrader Trabelsi tant qu'il n'y aurait pas eu de décision dans le recours que Trabelsi avait déposé. Et depuis huit ans, Trabelsi est en isolement dans une prison américaine  en attendant son procès. Vingt ans de prison seulement pour un plan !

Malika El Aroud quant à elle a été arrêtée par la police belge le 11 décembre 2008 et condamnée à la peine maximale de huit ans de prison. En raison d'activités terroristes, qui consistaient à inciter au Jihad contre les forces américaines en Afghanistan. Elle a également purgé sa peine jusqu'au dernier jour : elle a été libérée en décembre 2016. Mais là aussi, la peine n'a pas connu de fin. Cette fois, c'était le scénario inverse : personne n'a demandé l'extradition d'El Aroud, mais la Belgique lui a retiré sa nationalité belge et a voulu l'expulser vers le Maroc, le pays de sa seconde nationalité. Le Maroc a – à juste titre – refusé d'accepter Malika El Aroud, une ressortissante belge. Chose qui a rendu Sammy Mahdi fou furieux : « Si cela dépendait de moi, a-t-il déclaré, je la mettrais immédiatement dans un avion pour le Maroc ».

En exécution de la décision de lui retirer la nationalité belge, Malika, aujourd’hui sexagénaire,  a de nouveau été arrêtée le 11 octobre 2018, à peine deux ans après sa libération. Elle a été détenue pendant sept mois au Centre pour immigrés clandestins de Bruges en attendant son expulsion. Elle a ensuite été transférée dans un centre similaire, la Caricole à Zaventem, où elle est restée cinq mois. Elle a ensuite été transférée dans une maison en Flandre occidentale où elle a été assignée à résidence : interdiction de sortir de la commune, obligation de se présenter au commissariat tous les jours entre 9 et 10, couvre-feu nocturne. Elle a reçu des chèques-repas pour son entretien. Cette forme d'emprisonnement a duré jusqu'au 1er mars 2021, jour où un juge « l'a libérée », mais « lui a ordonné de quitter le territoire ». En fait, El Aroud est devenue apatride. Sans papiers d'identité belges, refusée au Maroc, et sans aucun revenu, Malika n'a nulle part où aller. Ma question à M. Mahdi : comment de telles personnes peuvent-elles survivre ? N'est-il pas temps d'enterrer la hache de guerre ?

Amnistie maintenant !

L'accord signé entre les Talibans et les gouvernements américain et afghan en février 2020 prévoit la libération de cinq mille combattants talibans captifs en échange de mille soldats du gouvernement afghan. À la fin de la guerre française contre le FLN algérien, les accords d'Evian (1962) prévoyaient la libération de six mille prisonniers du FLN et une amnistie totale. Les accords de Paris de 1973 entre la résistance vietnamienne et les Américains prévoyaient la libération de tous les prisonniers. Dans le cadre des accords du Vendredi saint de 1998 entre la Résistance irlandaise et le gouvernement britannique, un accord a été conclu pour la libération de 428 prisonniers, dont 143 condamnés à la réclusion à perpétuité.

Avec la fin de la guerre d'Afghanistan en vue, Biden va-t-il fermer le camp de Guantanamo ?

La Belgique exigera-t-elle des États-Unis l’abandon des poursuites contre Nizar Trabelsi  et son retour en Belgique et abandonnera-t-elle sa politique de double peine envers Malika El Aroud ?

 

 



[3] Jane Mayer, The Dark Side, The inside story of how the war on terror turned into a war on American ideals, Doubleday 2008, pg 52

[5] https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_8189.htm

[9] Cité dans Le meurtre de George Floyd, la pandémie des violences policières et son traitement révolutionnaire, Luk Vervaet, Antidote, 2021

mardi 21 avril 2020

(Fr/ENGL) Cinquante-quatre personnalités de quatorze pays européens lancent un appel pour une amnistie immédiate, responsable et solidaire. (texte + liste des signataires)


Madame la Présidente de la Commission européenne,
Monsieur le Président du Conseil européen,
Monsieur le Président du Parlement européen,

La pandémie de Covid-19 frappe aujourd’hui les deux tiers de la planète. L’Europe paie un prix effrayant en termes de vies humaines. Il est admis désormais que la seule solution pour éviter la propagation locale de la maladie réside dans l’évitement des personnes, qui consiste à prohiber tout contact avec autrui.

C’est, avec les tests et évidemment les soins, ce que préconise l’Organisation mondiale de la santé. Mais ces mesures sont clairement sans effet dans les lieux où règnent par nature la promiscuité et le dénuement. 
Tel est le cas des lieux de privation de liberté : personnes détenues entassées dans des prisons indignes, étrangers en situation irrégulière internés dans l’attente d’aléatoires retours forcés. 
Tel est le cas aussi des migrants fuyant des zones de guerre contraints à se réfugier dans des camps recevant parfois des dizaines de milliers de personnes sans mesures de protection élémentaires.

Cette double angoisse, qui s’applique aux personnes privées de liberté comme à ceux qui en ont la charge, est d’ores et déjà relayée par de nombreuses organisations régionales et par des ONG. 
Des médecins, des avocats, des magistrats, des citoyens, partout en Europe et dans le monde, s’inquiètent des conséquences de la pandémie vis-à-vis de ceux qui sont enfermés et vis-à-vis des personnels, dans une promiscuité qui les surexpose au virus, par conséquent à des formes plus ou moins graves de la maladie, et ceci encore plus lorsque les lieux sont surpeuplés.

Parmi les réponses possibles à une telle situation, en particulier dans les lieux de captivité, la première urgence serait de décréter, en raison de l’urgence sanitaire, une amnistie immédiate, responsable et solidaire, pour protéger, parmi celles et ceux qui sont privés de leur liberté les plus vulnérables, notamment les femmes enceintes, les plus âgés, les enfants, les handicapés….

En outre, de manière concertée, des solutions massives d’alternatives à la privation de liberté doivent être mises en place. De telles solutions ont été mises en oeuvre dans d’autres parties du monde.

Il en va de notre humanité.

De notre aptitude à nous emparer aujourd’hui de réponses efficaces à cette situation au nom de l’exigence sanitaire, dépend demain notre capacité collective à le faire au nom de l’urgence climatique.

C’est pourquoi, nous vous invitons instamment à demander dans les plus brefs délais aux États membres de décider selon le droit en vigueur de larges mesures d’amnistie dont les principes, définis en commun dans l’Union européenne, reposeront sur nos valeurs communes, et en premier lieu la Charte des droits fondamentaux qui dans son article premier proclame que « La dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégée. »

Soyons exemplaires. La pandémie, qui frappe aujourd’hui lourdement notre Europe, appellera demain l’ensemble des Nations à aller dans cette même direction.

(English)

Open Letter to the Presidents of the European Institutions:
Appeal for an immediate amnesty

President of the European Commission,
President of the European Council,
President of the European Parliament,


Two-thirds of the planet is hit by the COVID-19 pandemic. Europe is paying a frightening price in terms of human lives. It is now recognized that the only solution to avoid the further local spreading of the disease lies in social distancing measures, prohibiting physical contact with others.

This, along with testing and of course health care, is what the World Health Organization advocates. But these measures are clearly ineffective in places governed by the deprivation of liberty: detained persons crammed in unworthy prisons and illegal immigrants detained while awaiting random forced returns. It is also the case for migrants fleeing war zones, who are forced to take refuge in camps sometimes hosting tens of thousands of people
without any basic protection mechanisms.
This double agony, which applies to the persons deprived of their liberty as well as to those in charge, has already been denounced by many regional organizations and NGOs.
Doctors, lawyers, magistrates, citizens, all over Europe and around the world, worry about the consequences of the pandemic vis-à-vis those who are locked up and the staff charged with guarding them, in a situation of overexposure to the virus and consequently to more or less serious forms of the disease, and such even more in cases of overcrowding.

Among the possible responses to the current health emergency, particularly in places of captivity, the first urgent measure would be to decree in a united fashion an immediate and responsible amnesty to protect among those deprived of their liberty the most vulnerable, in particular pregnant women, the elderly, children, the disabled, and so on.

Moreover, in a concerted manner, massive solutions to deprivation of liberty must be implemented, as has been done in other parts of the world.
Our humanity is at stake. From our collective ability to implement effective responses to today's health emergency depends our capacity to do so tomorrow regarding climate change.

This is why we urge you to ask the Member States to decide as soon as possible on broad amnesty measures, possible under existing laws, the principles of which are based on the common values of the European Union, and in particular of the Charter of Fundamental Rights of the European Union which proclaims in its first article that "Human dignity is inviolable. It must be respected and protected."

Let us set an example! The pandemic hitting Europe today, will call on all nations to move in the same direction tomorrow.

Contact: amnistia.covid19@gmail.com

LISTE DES SIGNATAIRES


Elisabetta Zamparutti (Italie), ancien membre du Parlement, Association « Ne touches pas à Caïn »
Jean-Marie Delarue (France), ancien Contrôleur général des lieux de privation de liberté (French NPM)
Vincent Delbos (France), magistrat, ancien membre du mécanisme national de Prévention (CGLPL),
Mairead Corrigan Maguire (United Kingdom), Nobel Peace Prix 1976
Jean-Paul Costa, (France) ancien président de la Cour Européenne des Droits de l’Homme
Bruno Cotte, (France) ancien président de chambre à la Cour pénale internationale
Alvares Gil Robles, (Espagne) premier Commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe
Pascal Lamy (France), ancien Commissaire européen, President emeritius Institut Jacques Delors.
Nils Muiznieks (Lettonie) ancien Commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe
Françoise Tulkens, (Belgique) ancienne vice-présidente de la Cour européenne des droits de l’homme
Petr Uhl, (République tchèque), signataire de la Charte 77, fondateur de VONS, Prix Charlemagne 2008
Nikolaos Paraskevopoulos (Grèce) prof. émérite de droit pénal, ancien Ministre de Justice
Vania Costa Ramos (Portugal), Chair of Forum Penal - Criminal Lawyers' Association, Portugal, and Vice-President of the European Criminal Bar Association
Rita Bernardini (Italy), President of Hands off Cain
Ingrid Betancourt (France), femme politique, écrivain,
Athanassia Anagnostopoulou, (Grèce) députée, ancienne Ministre des affaires européennes ; professeur d'Hisoire Université Panteion,
Nick Hardwick (United Kingdom),HM Chief Inspector of Prisons and Chair UK NPM 2010-2016
Sergio d’Elia (Italy), Secretary of Hands off Cain,
Arta Mandro (Albania), professor at the Albanian School of Magistrates and writer,
Jean Pierre Restellini (Suisse), ancien Président du Mécanisme National de prévention (MNP) de Suisse
Mireille Delmas-Marty (France), Professeure honoraire au Collège de France et membre de l’Académie des Sciences Morales et politiques,
Anna Šabatová (Czech Republic), former Czech ombudswoman, spokeperson and signatory of the Chart 77,
Maurizio Bolognetti (Italie), Conseiller general du Parti Radical, en grève de la faim pour l'amnistie
Carlos Pinto de Abreu (Portugal), Lawyer and former Chair of the Human Rights Committee of the Portuguese Bar Association
Eftychis Fytrakis, (Grèce), docteur en droit pénal, chercheur auprès le Médiateur de la République, ancien Secrétaire Général de Politique Criminelle
Giorgio Spagher (Italy), Professor of criminal procedure and former President of the national conference of deans and chief department of Law universities,
Philippe Mary (Belgique) professeur ordinaire à la faculté de droit et de criminologie de l'Université libre de Bruxelles
Sophia Vidali, (Grèce) prof. de Criminologie, Université Democritus, membre du SPT,
Tullio Padovani (Italy), Professor of Penal Law, High School of Sant'Anna Pisa,
Marie Lukasova, (Czech Republic) Lawyer 
Contact: amnistia.covid19@gmail.com
Pau Perez Sales (Espagne) Psychiatrist. Technical advisor NPM Editor-in-Chief Torture Journal.
Florence Morlighem (France), députée
Nico Hirsch (Luxembourg) Former Deputy Director General of the Grand Ducal Police
Marc Nève, (Belgique) Président du Conseil central de surveillance pénitentiaire
Irene Testa (Italie) Trésorière du Parti Radical
Régis Bergonzi (Monaco) Bâtonnier de l'Ordre des Avocats de Monaco
Maria Rita Morganti (San Marino), social services,
José Igreja Matos, (Portugal) Judge at the Court of Appeal
Cécile Dangles, (France), magistrate, présidente de l’association nationale des juges de l’application des peines (ANJAP)
Andrea Pugiotto (Italy), Professor of Constitutional Law, University of Ferrara,
Hans Wolff, (Suisse), médecin, professeur de médecine pénitentiaire
Don Vicenzo Russo (Italie) Chapelain de la prison de Sollicciano (Florence)
Maurizio Turco (Italie) Secrétaire du Parti Radical
Ersi Bozheku (Albania), Professor of penal Law, University La Sapienza,
Germano Marques da Silva, (Portugal) Full Professor of the Portuguese Catholic University Cathédratique
Pasquale Bronzo (Italy) Professor of criminal procedure, Università La Sapienza.
Iphigenie Kamtsidou, (Grèce) prof. de Droit Constitutionnel, Université Aristote, membre du Comité National pour les droits de l'homme, ancienne président du Centre National d'Administration Publique
André Gattolin, (France), Sénateur
Dr Sharon Shalev (United Kingdom), Centre for Criminology, Oxford University & SolitaryConfinement.org
Roberto Rampi (Italie), sénateur
Giorgos Angelopoulos, (Grèce) prof. assistant d'Anthropologie sociale Université Aristote, ancien Secrétaire Général d'Education Nationale de Grèce ;
Roberto Giachetti (Italie), sénateur
Vincent Asselineau, président de l’association européenne des avocats pénalistes Bruxelles
Nikolaos Koulouris (Grèce), professeur assistant de criminologie, Université Democritus