mercredi 1 décembre 2021

Méga-prison et justice à l’envers


Par Luk Vervaet,

Co-signé par Laurent Moulin, Ana Navarro, Jean-Baptiste Godinot, Elisabeth Grimmer,  Rnesto Moreno,  Stéphanie Guilmain, Camille Seilles

C’est une affaire qui dure depuis six ans.

Le 20 mai 2015, une quinzaine de manifestants, armés de… banderoles, entrent dans la Régie des bâtiments pour crier leur opposition à la construction de la maxi-prison à Haren. Lors de l’action, dans un moment de colère, un manifestant donne un coup de poing sur la maquette de la future prison, exposée dans le hall d’entrée. Elle est cassée. Ce n’était pas l’objectif de cette action. Sinon les manifestants s’en seraient sans aucune doute pris autrement ; ils n’auraient pas fait une manifestation publique avec des calicots, et ce en présence d’un public nombreux.

Mais la machine policière et judiciaire se met immédiatement en marche.

Condamnés pour être présents !

Quatre des manifestants sont identifiés grâce à des caméras. Les images ne montrent pas qu’ils sont en train de s’en prendre à la maquette, mais témoignent uniquement de leur présence à la manifestation. En 2018, la justice frappe ces jeunes à coups de bâton : ils sont condamnés à dix mois de prison avec un sursis de trois ans pour « destruction de bien mobilier en bande ».

Ce n’est pas fini.

Trois ans plus tard, le 1er octobre 2021, un tribunal prononce le verdict pour le volet civil de l'affaire. Les quatre sont condamnés à rembourser 43 000 euros à la Régie des bâtiments, propriétaire de la maquette.

Vous avez bien lu : 10 mois de prison et 43 000 euros pour une maquette, une peine à la mesure du projet mégalomane de Haren. Dans ce verdict, il ne s’agit pas de frais de réparation pour une personne blessée, ni pour un bâtiment abimé, ni non plus pour un mur de prison vandalisé, mais uniquement d’une maquette publicitaire, qui ne servait à rien d’autre que ça, vu que les plans avaient déjà été approuvés. La vraie destruction, elle, celle du site du Keelbeek, soit 18 hectares de terre agricole et de nature, avait bel et bien commencé.

Justice de la vengeance, justice de classe

Nous assistons à une justice de la vengeance. Elle vise à réduire au silence toute tentative d’opposition à l’ouverture de la maxi-prison prévue pour septembre 2022. À une justice qui définit la culpabilité, non pas sur base d’avoir commis une infraction ou un délit, mais sur base de la présence de la personne, de son « association » avec d’autres. La justice belge agit comme en Angleterre où la loi baptisée « Joint entreprise » permet à la justice de « condamner des personnes à de lourdes peines pour quelque chose qu’elles n’ont pas fait, qu’elles n’ont pas prévu, qu’elles n’avaient pas l’intention de faire, qu’elles ont souvent même essayé d’empêcher, leur présence sur les lieux étant suffisante pour les rendre coupables »[1]. Une justice de classe et partiale, où les juges ont clairement fait savoir que, contrairement à beaucoup de leurs collègues, ils étaient en faveur de la construction de la méga-prison. Les quatre inculpés ont été traités comme des moins que rien, des marginaux, des hors-la-loi dont l’avenir doit être hypothéqué ou brisé, en les condamnant à des peines de prison et à un montant, sans doute dérisoire aux yeux de ces juges bien payés, mais qui mène ces jeunes à la ruine.

L'opposition ! par Renesto

Un dernier règlement de compte de la part de nos gouvernants ?

L’opposition à la construction de la méga-prison à Haren, qui tient bon depuis déjà dix ans, exprime la confrontation entre deux visions du monde et du problème carcéral en Belgique. D’un côté, les habitants de Haren, de la ZAD, des collectifs anticarcéraux, de magistrats, architectes, académiciens et avocats, de défense de la nature et des petits paysans. Leurs formes d’actions ont été on ne peut plus pacifiques sous le mot d’ordre « Ni prison, ni béton » : pétitions, articles, livres, dessins, films, concerts, procédures en justice et construction sur le site de cabanes et de tentes, plantation de patates et aménagement d’un verger. Ils se sont unis dans un des mouvements les plus larges, inspirants, créatifs et démocratiques que notre pays a connus[2]. De l’autre, les gouvernements successifs qui, depuis 2008, ont tous, quelle que soit leur couleur politique, choisi pour la construction de nouvelles prisons pour répondre à la crise carcérale[3], sous le titre trompeur : « Masterplan pour une détention dans des conditions humaines ». Si l’humanité des autorités dans les nouvelles prisons sera à la mesure de celle dont ont joui les opposants à la méga-prison, le pire est à venir.

L’opposition à la méga-prison a en effet rencontré une violence sans précédent de la part de l’État. Il fallait s’y attendre, vu le caractère intrinsèquement violent de la prison elle-même.  Les Masterplans ont dû être imposés avec la violence d’État parce que leurs plans n’ont suscité aucune adhésion sociale, si ce n’est celle des banques et des entreprises de construction. Non, il n’y a jamais eu de négociations avec les opposants, seules quelques séances d’information pour présenter les projets.


Pas une seule table ronde où l’opinion des détenus, de leurs familles, des ex-détenus, de l’association des avocats, du secteur social actif au sein des prisons, des habitants de Haren pourrait être entendue et discutée. Au début, le comité des habitants de Haren se déclarait même prêt à accepter une petite prison sur le territoire de leur petite commune. La réponse a été l’envoi des bulldozers sur le site pour faire place à la méga-prison.

La violence ne s’est pas limitée à la violence verbale ou symbolique. Il suffit de citer quelques incidents, qui se sont répétés à plusieurs reprises. En septembre 2015, évacuation et destruction de toutes les habitations sur le site du Keelbeek. En août 2018, nouvelle évacuation violente de l’occupation du Keelbeek, par la destruction et l’incendie des cabanes des citoyens défendant la biodiversité du Keelbeek, avec arrestation de sept personnes. En 2019, arrestation de nonante citoyens qui bloquaient pacifiquement le chantier de la méga prison[4]. Notre liberté se réduit-elle à seulement supporter cette violence ?

La poursuite des activistes

Pour comble de cynisme, ce sont les activistes qu’un ministre a tenté de présenter comme responsables pour les dégâts causés par toutes ces destructions illégales. En 2019, en effet, Jan Jambon, ex-ministre fédéral de l’Intérieur en charge de la Régie des bâtiments a déposé une plainte contre dix citoyens opposés à la méga-prison. Il ne leur réclamait pas moins de 1 036 000 euros ! Un million trente-six mille euros qui se décomposaient ainsi : 13 000 euros pour les frais d’évacuation, 70 000 euros pour les clôtures et 953 000 euros pour la surveillance par G4S Denys.

En 2017, la police avait déjà auditionné quelques-unes de ces dix personnes dans des commissariats différents. Finalement, les dix ont dû comparaître devant le tribunal le 14 janvier 2020, inculpés de « dégradation de propriétés immobilières d’autrui, à plusieurs reprises entre le 2/03/2015 et le 27/10/2016 » et de « destruction de clôtures rurales et urbaines avec circonstances aggravantes : commettre une usurpation de terrain, à plusieurs reprises entre le 2/03/2015 et le 27/10/2016 ». La mise en accusation des dix personnes, sélectionnées à nouveau de manière aléatoire et comme s’il s’agissait des propriétaires du terrain, a été jugée tellement arbitraire, grotesque et démesurée que le tribunal a prononcé un non-lieu.

Dans le cas des quatre condamnés pour la maquette, la Régie des bâtiments et la justice leur font payer le prix de la maquette à 34 363 euros, y inclus le prix du « déménagement de la maquette à 5 033,60 euros », le prix de fabrication de deux autres maquettes (!), je cite, « l’avance de 40% pour la fabrication de trois maquettes pour le concours ‘La prison de Haren’ à 9 534,80 euros » ! Plus le montant de « l’avance de 40% pour l’adaptation de la maquette pour le concours La Prison de Haren à 2 202,20 euros ».

Belle illustration du fait que les prisons existent aussi pour que toute une caste – faite entre autres de magistrats ou d’architectes– puisse gagner sa vie sur le dos des détenus et de ceux qui défendent leurs droits. Au cours de ces deux années de crise sanitaire, plusieurs personnes nous ont témoigné de leur consternation de voir s’ériger une prison-monstre en lieu et place d’un hôpital ou d’une école à Haren. 


Si vous faites partie de ces indignés, soutenez les quatre condamnés. Toute contribution est la bienvenue sur le compte bancaire au nom de « Soutien procès maquette» avec le numéro BE66 5230 4745 8943.

 

 



[2] Voir le livre « Ni prison, ni béton. Contre la maxi-prison de Bruxelles et son monde », un ouvrage collectif retraçant la lutte, des zadistes, activistes et habitant.e.s de Haren, par le Collectif vrije Keelbeek libre (Haren), éditeur Maelström.

L’Observatoire de la méga-prison de Bruxelles-Haren, une plateforme mise en place par le Comité de Haren, l’asbl Respire, des riverains et des militants réunis pour dénoncer le projet toxique de construction de méga-prison à Bruxelles-Haren.https://www.harenobservatory.net/

Réseau de soutien à l’agriculture paysanne http://www.luttespaysannes.be/spip.php?article110

Le dossier CONTRE LA PRISON DE HAREN ET TOUTES LES PRISONS MODERNES https://www.brudoc.be/opac_css/doc_num.php?explnum_id=988

L’appel pour un moratoire.http://supermax.be/200-academiciens-travailleurs-sociaux-artistes-lancent-un-appel-pour-arreter-la-construction-de-prisons-en-belgique/

[3]Après la Turquie et l’Italie, la Belgique est le troisième pays avec le plus grand taux de surpopulation des prisons (117 détenus pour 100 places, 10.885 détenus au 19 novembre 2021, pour une capacité de 9.611 détenus) des 52 pays membres du Conseil de l’Europe. Dans une prison à Anvers, il y a 769 détenus pour 439 places (mi-novembre 2021). En 2019, le suicide était la cause de 44% des 27 décès dans les prisons belges, ce pourcentage étant 26% dans toute l’Europe.) https://www.standaard.be/cnt/dmf20210408_97616859

[4]Avez-vous vu de pareilles opérations contre la police qui lors de ses actions syndicales bloque tout simplement l’accès à Bruxelles ou à la rue de Loi ?


vendredi 19 novembre 2021

Appel à solidarité pour les 4 condamné.e.s pour la destruction de la maquette de la maxi-prison à Haren

 

Appel à solidarité pour les 4 condamné.e.s

pour la destruction de la maquette de la maxi-prison


                    


Compte bancaire au nom de «soutien procès maquette» : BE66 5230 4745 8943


Durant l’été 2014, le terrain du Keelbeek à Haren, situé à la périphérie Nord de Bruxelles, est occupé par des opposant.e.s au projet de Maxi-Prison. Sur ces 18 hectares de terre agricole et de nature, l'Etat rêve en effet de construire la plus grande prison de Belgique.

L'occupation, surnommée ZAD du Keelbeek, a pour but de défendre cet espace vert menacé par le béton et de stopper l'extension du parc carcéral prévue par le  gouvernement fédéral. Car, sans même attendre les permis, la Régie des bâtiments tente de démarrer les travaux à plusieurs reprises. Mais à chaque fois, les engins de chantier sont repoussés par les opposant.e.s au projet.


Entre les cabanes dans les arbres et le potager, les zadistes y expérimentent aussi un autre mode de vie, écologique, solidaire et auto-géré.

 Le 20 mai 2015 se déroule l’audience publique de la commission de concertation concernant le projet de maxi-prison. Le même jour, refusant de suivre les chemins balisés par le pouvoir, une quinzaine de zadistes décident d’exprimer leur opposition en manifestant à l’intérieur de la Régie des bâtiments. Dénouement imprévu : la maquette de la maxi-prison, exposée dans le hall d’entrée, est détruite durant l’action.

 Suite à cette manifestation, une enquête est ouverte par le parquet et 4 personnes, pourtant non-impliquées dans la destruction, se retrouvent devant les tribunaux.

 Le 19 février 2016, sans même avoir pu identifier les auteurs de la destruction et malgré les contradictions évidentes entre le témoignage du vigile et les images des caméras de surveillance, le tribunal correctionnel condamne les 4 personnes à 10 mois de prison avec 3 ans de sursis pour "destruction de bien mobilier en bande".

 Le 18 avril 2018, le verdict est confirmé par la cour d'appel de Bruxelles

 Le 1er octobre 2021, le tribunal prononce le verdict pour le volet civil de l'affaire. Les 4 militant.e.s sont condamné.e.s à rembourser 43.000 euros à la Régie des bâtiments, propriétaire de la maquette détruite.

 Ce verdict arbitraire et douloureux conclut 6 années de procès et confirme la stratégie répressive de L'Etat : frapper lourdement quelques opposant.e.s pour faire peur à toustes les autres et tenter d'étouffer toute contestation. Car depuis le début du projet, la Maxi-Prison est vivement combattue de toutes parts.  Entre la ZAD, les habitant.e.s de Haren, les collectifs anti-carcéraux et écolos, les actions contre le projet sont nombreuses.

Alors les forces de l'ordre se permettent de surveiller les moindres faits et gestes des opposant.e.s.

Alors la Justice n'hésite pas à balayer tous les arguments de la défense d'un revers de main et à finalement condamner 4 personnes, sur seule base de leur présence à une manifestation durant laquelle il y a eu des dégradations. 

Alors les juges accueillent avec bienveillance toutes les factures qui peuvent faire gonfler la note, allant jusqu'à comptabiliser 4 maquettes et 5000 euros pour le déménagement de l'une d'entre elles.

Et le parquet n'en est pas à son coup d'essai : il a déjà tenté de faire payer 1,2 millions d'euros aux occupant.e.s pour la destruction des grillages installés autour du terrain du Keelbeek. Mais vu la faiblesse du dossier, la procédure judiciaire est tombée à l'eau, refoulée en chambre du conseil.

 Pour les 4 condamné.e.s, ces 6 années de procès face au rouleau compresseur de la Justice dont 3 années de sursis, ont été pénibles à vivre. Mais le verdict au civil, avec son montant astronomique à rembourser, est un nouveau coup dur, avec le risque pour l'un d'entre elleux que son logement soit saisi.

 Seule une réponse collective et solidaire permettra de contrer la stratégie répressive de l'Etat. Les 4 condamné.e.s ne sont pas seul.e.s, illes peuvent compter sur notre soutien.

Car ce procès concerne toutes les personnes qui luttent pour un monde sans barreaux ni béton, car c'est nous qu'on tente de faire taire par la peur en frappant quelques-un.e.s pour l'exemple

Ce procès nous concerne toustes car les motifs de condamnation, le délit par association, sur base de la simple présence à une manifestation, est une logique répressive de plus en plus suivie par les tribunaux. Ce genre de condamnations se multiplie et ça peut toustes nous tomber dessus.

 

C'est pourquoi nous faisons appel à votre solidarité financière.

Toute contribution est la bienvenue.

Compte bancaire au nom de «soutien procès maquette» : BE66 5230 4745 8943

 

 

Brique par brique

Mur par mur

Construisons la solidarité

Et détruisons toutes les prisons !

 Le comité de soutien aux 4 condamné.e.s

 Infos, idées et propositions de soutien : soutienmaquetteprison@riseup.net

lundi 4 octobre 2021


 par Luk Vervaet, 3 octobre 2021

Samedi passé, la femme d’Abdelkader Belliraj a lancé un appel à l’aide après que son mari, incarcéré au Maroc, s’est effondré pendant qu’elle lui parlait au téléphone. « J'entendais l'impact de la chute, le téléphone qui tombait, le bruit des gardes qui arrivaient vers lui, puis plus rien. Après plusieurs appels téléphoniques, j'apprenais qu'il avait perdu connaissance un moment, qu'il a été vu par le médecin ou l'infirmière de la prison et qu'il est revenu à sa cellule ». Et elle ajoute « Je retire de nouveau la sonnette d'alarme sur l'état de santé de mon mari qui se dégrade de jour en jour sous un silence incompréhensible de la part de ceux qui sont sensés défendre le dossier. L'urgent pour le moment est que mon mari soit ausculté par un vrai médecin qui demande un bilan de santé complet. Mon mari est complètement carencé vu la malbouffe de la prison. Notre avocat au Maroc, Maitre el jamaï, a promis de lui envoyer un médecin externe qui s'occupera de son état et lui fera faire un bilan complet ».


Abdelkader Belliraj est actuellement enfermé à la prison d’Oudaya à Marrakech (photo). Depuis près de deux ans, à cause de la crise sanitaire COVID, Il n’a reçu aucune visite. Il est Belge, mais il n'a bénéficié d'aucune assistance ou visite consulaire belge. Malgré les appels à l’aide de sa femme ou des organisations comme Human Rights Watch, il continue à être enterré vivant. Sa situation sur le plan psychologique est devenue critique. Selon des témoins, il souffre d’une perte dramatique de la mémoire et de la capacité de se concentrer, d’insomnies, de troubles alimentaires, et j’en passe. Ce sont les effets de l’enfermement en isolement prolongé bien connus qu’on peut retrouver dans chaque étude scientifique sur le sujet.

Catégorie A et l’américanisation des prisons marocaines

Le Belgo-marocain Abdelkader Belliraj a été condamné à la perpétuité au Maroc. Il y est soumis depuis des années à un isolement total, vu qu’il est classifié dans la catégorie A, « détenus dangereux, terroristes… ».  Cette nouvelle classification des prisons et des prisonniers en catégorie A,B, C, date d’il y a une dizaine d’années quand Mohamed Salah Tamek a été nommé en tant que délégué général à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR) au Maroc. Avec lui, une transformation en profondeur du système carcéral s’est mise en marche. Un tournant au niveau carcéral marocain s’imposait, la situation étant devenue intenable : explosion du nombre de détenus (un pic de 80.000 prisonniers !), corruption généralisée du haut en bas, torture et maltraitances en chaine, vétusté des bâtiments, manque de nourriture et de produits de base pour les détenus dans des cellules surpeuplées.

Pour maitriser la situation, Tamek annonce que le Maroc va, ce sont ses propres mots : « américaniser les prisons ». Fini la corruption, la violence incontrôlée, le surpeuplement. Transparence, humanisation des espaces de détention, organisation de nouvelles activités (sportives et culturelles), amélioration de la nourriture servie, augmentation de l’espace dédié à chaque détenu et limitation des cas de récidive...   Si on regarde de plus près, derrière les belles déclarations humanistes qu’on entend partout dans le monde pour justifier les projets de modernisation des prisons, se cache avant tout une opération sécuritaire à l’américaine. Par la construction de nouvelles prisons. Par le financement et la formation du personnel par les experts américains (et européens). Par la classification des détenus, pas seulement par genre ou par âge, pas par leur comportement en prison, mais selon leur étiquette de « dangerosité ». Fini aussi « la gouffa », ce panier-repas remis par les familles aux détenus et considéré comme principal cheval de Troie pour introduire des produits illicites derrière les barreaux, remplacée par la privatisation des services au sein des prisons. Enfin, cette américanisation des prisons ne touche en rien les causes sociales de la délinquance ou de la criminalité, c’est-à-dire la pauvreté, les inégalités, le manque d’éducation, de soins, d’emplois décents, ni le système policier et judiciaire impitoyable envers les pauvres et les opposants.   


Conséquences d’un isolement prolongé pour un détenu de plus de cinquante ans

Abdelkader Belliraj a 64 ans. Dans une étude américaine, des scientifiques ont analysé les effets particulièrement dangereux de l’isolement prolongé pour les personnes au-dessus de 50. On peut y lire que « l’enfermement en isolement peut provoquer toutes sortes de troubles psychologiques irréversibles tels que : l’anxiété, des hallucinations, le rejet de la société, une tendance à l’agressivité, la paranoïa, des dépressions profondes et même des comportements suicidaire… A long terme, le confinement solitaire met la santé physique et mentale des personnes plus âgées en danger, parce que ces personnes souffrent souvent de plus de problèmes de santé chroniques, comme les maladies de cœur, la maladie d’Alzheimer, le diabète ou des problèmes broncho-respiratoires… 73% des prisonniers au-dessus de 50 ans souffrent d’au moins une de ces maladies chroniques. Pour eux, l’enfermement solitaire est particulièrement dangereux ». Selon le Dr. Brie Williams de l’Université de Californie, le confinement solitaire de personnes plus âgées risque de développer ou d’aggraver les maladies chroniques : « – le manque de lumière naturelle et de soleil peut causer de sérieuses déficiences en vitamine D et augmenter le risque de fractures osseuses ; – le manque de stimulation sensorielle dû au confinement prolongé dans une chambre vide peut détériorer la santé mentale et conduire aux pertes de mémoire ; – les limites extrêmes imposées à la mobilité corporelle par le manque d’espace ne peuvent que détériorer le corps privé d’exercice. »[1] On peut affirmer que l’isolement prolongé, en particulier pour les personnes plus âgées, est une forme de torture, tuant à petit feu un être humain au niveau physique et psychologique. Une vérité scientifique qu’on ne trouvera pas dans les cours donnés par les formateurs américains au Maroc.    

Lors de son procès...
photo dhnet 

L’affaire Belliraj, un procès inique dénoncé par tous les observateurs

L’affaire Belliraj a commencé en 2008, lorsque le ministre marocain de l'Intérieur de l'époque annonce en grande pompe le démantèlement, par l'arrestation de 35 hommes, d’une des organisations terroristes « les plus dangereuses dans l’histoire du Maroc ». Le dirigeant du réseau serait Belliraj. Le procès monstre a eu lieu en 2008-2009 devant la Cour antiterroriste à Rabat avec comme liste de charges : « atteinte à la sécurité intérieure du pays, formation d'un groupe criminel visant à préparer et à commettre des actes terroristes, transport et détention d'armes à feu, falsification de documents officiels, don et collecte de fonds dans l'exécution de projets terroristes, vols multiples et blanchiment d'argent ». Mais dans les charges il n’y a aucun acte terroriste ou élément concret, ni contre Belliraj, ni contre ses 34 coaccusés, dont cinq dirigeants politiques et un journaliste d’Al Manar TV.  

Le déroulement de ce procès a été condamné de façon unanime, qu'il s'agisse des observateurs de l'ambassade américaine ou belge à Rabat, des organisations de droit de l'homme comme Alkarama, de la sûreté de l’État belge, ou d’un journaliste de La Libre.[2] Le 6 août 2009, Wikileaks de Julian Assange dévoilait un courrier de l’ambassadeur américain à Rabat, Jackson, dans lequel ce dernier s’inquiétait sur le respect des droits de l’homme au Maroc dans le procès contre Abdelkader Belliraj : « Les preuves contre tous les accusés ne se basaient que sur les déclarations des prévenus à la police ».[3] Violette Daguerre de la Commission arabe des Droits Humains  qui a assisté au procès, écrivait dans son rapport : « La Cour n'est pas parvenue, malgré un an et demi d'audiences successives, à prouver une quelconque accusation à l'encontre de ces prisonniers, dont M. Abdelkader Belliraj ». Comme l’affirmait encore récemment Human Right Watch : « Plusieurs accusés, dont Belliraj, ont déclaré avoir été enlevés et avoir passé des semaines au secret, alors qu'ils étaient interrogés et torturés dans des postes de police. Tous les accusés ont déclaré avoir été soit physiquement contraints, soit amenés à signer de faux aveux, qui ont ensuite été utilisés comme principale preuve contre eux. Ni le tribunal de première instance, qui les a tous condamnés en 2009, ni la cour d'appel, qui a confirmé les condamnations en 2010, n'ont enquêté sur leurs allégations de torture. Leurs peines allaient de la prison avec sursis à la prison à vie »[4].


Innocenté et fin des poursuites en Belgique, mais rien ne change

Dans leur élan, les interrogateurs et tortionnaires marocains de la BNPJ (Brigade nationale de la police judiciaire) se sont dépassés. A la consternation de tous, ils ajoutaient à la liste d’aveux obtenus de Belliraj son aveu d’avoir commis six meurtres politiques pendant les années 1980, non-élucidés en Belgique (!), ainsi d’un vol à Casablanca pour lequel d'autres avaient déjà été jugés et condamnés. Aux enquêteurs belges qui ont interrogé Belliraj en prison au Maroc en 2008 et encore en 2010, Belliraj dira ce qu’il avait déjà dit au juge d’instruction Chentouf qui, selon ses habitudes bien connues, n’avait pas voulu l’écouter : « Tout est faux. J’ai été torturé pendant deux mois, pendu aux pieds, violé avec un baton. J’ai dû signer des déclarations les mains liées et les yeux bandés ». Et il cite même le nom d’un de ces tortionnaires, le colonel Ouazzani. Après enquête approfondie, le parquet fédéral à Bruxelles rend son rapport définitif en 2015. Il constate que l’enquête belge n’a pas permis de confirmer les « aveux » de Belliraj. Ceux-ci contiennent des éléments qui ne correspondent pas à la réalité, ni sur les armes utilisées, ni sur les lieux. Et « qu’aucun élément à charge ne peut être retenu à charge des personnes qui sont dénoncées par Belliraj ». Le parquet ne se prononce pas sur la torture décriée par Belliraj, mais suggère néanmoins sa forte probabilité : « Les détails qu’il donne à propos des traitements qu’il a subis seraient de nature à donner du crédit à ses allégations, ou en tout cas, sont interpellant ».[5] En 2020, un arrêt de la Cour d’appel de Bruxelles met une fin définitive à l’affaire des six meurtres, en déclarant « l’action publique éteinte par la prescription pour la totalité des infractions mises à charge des inculpés Abdelkader Belliraj et « X ».[6]   

Pour quand une réaction du monde politique belge ? Pour quand une interpellation parlementaire ne fût-ce que pour demander son transfert en Belgique ? La ministre Sophie Wilmès avait dénoncé la condamnation de l’opposant Navalny en Russie à « deux ans et huit mois en colonie pénitentiaire, en indiquant que la réponse européenne devra prendre la forme d'un "message fort" du Haut représentant Josep Borrell lors de sa prochaine visite à Moscou »[7].

Lors de leurs prochaines visites au Maroc, la diplomatie belge enverra-t-elle un même message fort au Maroc concernant Abdelkader Belliraj ? Rien n’est plus sûr.  

 



[1] “Aging Alone: Uncovering the Risk of Solitary Confinement for People Over 45”, UNE ÉTUDE AMÉRICAINE MONTRE QUE L’ENFERMEMENT EN ISOLEMENT MET LA SANTÉ PHYSIQUE ET MENTALE DES PERSONNES AU-DESSUS DE 50 ANS GRAVEMENT EN DANGER. http://supermax.be/une-etude-americaine-montre-que-lenfermement-en-isolement-met-la-sante-physique-et-mentale-des-personnes-au-dessus-de-50-ans-gravement-en-danger/

[2] http://prisonnierseuropeensaumaroc.blogspot.com/2013/10/le-proces-belliraj-en-belgique-appel-la.html

[5] Parquet fédéral Bruxelles, le 14 janvier 2015, Conclusions du Ministère public

[6] Arrêt 2020/4659 Cour d’appel de Bruxelles, Chambre de mises en accusation

samedi 17 juillet 2021

Einde van de oorlog tegen Afghanistan: einde van de oorlogsjustitie tegen Nizar Trabelsi en Malika El Aroud ?


Op 11 september 2021, twintig jaar na de aanslagen in New York en de start van de oorlog tegen Afghanistan, zullen de laatste Amerikaanse troepen Afghanistan verlaten. Althans, dat was het plan. Biden besliste om de terugtrekking nog met 10 dagen te vervroegen. Er is haast bij: het scenario van een compleet debacle, zoals dat op het einde van de Vietnamoorlog, behoort tot de mogelijkheden. Wat er overblijft van de Amerikaanse bezettingsmacht riskeert er onder de voet gelopen te worden door de Taliban, diegenen om wie het allemaal begon en die tot voor kort als dood en verslagen werden verklaard.   

Het is wellicht weinig bekend onder diegenen die nu twintig jaar oud zijn, maar Belgische troepen waren van de eerste tot de laatste dag van deze misdadige oorlog betrokken partij. Het is weinig waarschijnlijk dat we in België daarover excuses zullen horen, laat staan dat er een vervolging zou komen van diegenen die ons deden meestappen in een oorlog die er nooit had mogen komen.

De Global War on terror, begonnen in Afghanistan, gevolgd door de oorlog tegen Irak en andere landen, heeft een verschrikkelijke tol geëist. Zowel op het vlak van mensenlevens als financieel als op het vlak van de democratische rechten wereldwijd.

De slachtoffers van de Global War on Terror

Als antwoord op de aanslagen van 2001 ontketenden de Verenigde Staten en zijn bondgenoten de “Global War on Terror”, de totale oorlog tegen het terrorisme. Op de herdenking van twintig jaar 9/11 zullen de namen van de 3000 slachtoffers in New York voorgelezen worden. Maar niet de namen van al de onschuldige slachtoffers die in de War on Terror vielen. Die lijst is te lang. Die lijst is onvolledig, omdat een naam en het leven van een slachtoffer ginds niet evenveel telt als een slachtoffer hier. 

Ten minste 800.000 mensen kwamen om als een direct gevolg van de War on Terror die sinds twintig jaar over de wereld raast. Volgens Iraq Body Count zijn er in de periode van 2003 tot 2021, tussen de 185.497 en 208.547 burgerdoden gevallen.[1] Daarbij zijn niet meegeteld “het aantal mensen dat gewond is geraakt of ziek is geworden als gevolg van de oorlog, noch het aantal burgers dat indirect is omgekomen als gevolg van de vernietiging van ziekenhuizen en infrastructuur en milieuvervuiling.”[2] Ook niet de honderdduizenden kinderen die door de oorlog weeskinderen werden. Ook niet de 37 miljoen mensen die gedwongen op de vlucht sloegen voor de oorlog, binnen en uit Afghanistan, Irak, Pakistan, Yemen, Somalië, Libië, Syrië... Op de tweede wereldoorlog na, de grootste massaverplaatsing van mensen sinds het jaar 1900.


Een oorlog in plaats van een politionele actie

De bloedige aanslagen in New York waren geen daden die toelieten om ze te definiëren als een oorlog. Alleen al omdat alleen maar een van de twee partijen een staat is, en een oorlog normaal tussen staten wordt uitgevochten. Toch werden ze behandeld alsof het om een oorlog ging en niet om een misdaad.[3] Geen inzet dus van politionele of juridische middelen, zoals in het verleden in andere landen met vormen van terrorisme gebeurde.[4] Wel de ontplooiing van een moordende Westerse legermacht tegen Afghanistan, volgens de NAVO zelf “een van de grootste coalities uit de geschiedenis” met de deelname van “130.000 soldaten uit 50 NAVO landen en andere bevriende landen”.[5]  Twintig jaar later is er maar één balans : de monstercoalitie onder leiding van de Verenigde Staten leed in Afghanistan de complete nederlaag. De Taliban zijn terug. Het vuur van het terrorisme dat men zogenaamd wilde doven verspreidde zich over de hele wereld. Op zijn beurt creëerde de oorlog tegen Irak de Islamitische Staat.

Een politieke en culturele ommezwaai

De oorlog tegen het terrorisme heeft de politieke en justitiële cultuur in de Westerse landen radicaal veranderd. Terrorisme werd gelijkgesteld met geweld gepleegd door moslims. Islamofobie en racisme werden gemeengoed. Extreemrechts brak door, zowel op het politieke toneel als met geweld.

Op het vlak van justitie en gevangeniswezen maakten we een historische sprong achteruit, een Guantanamo-isering van cultuur en praktijken, ten opzichte van alle progressieve opvattingen die we kenden in de jaren zestig en zeventig van vorige eeuw.

Het model van Guantanamo, het Amerikaanse gevangeniskamp op Cuba dat in de maanden na de start van de oorlog werd opgericht voor vermeende moslimterroristen uit Afghanistan, heeft een wereldwijde invloed gehad. Guantanamo werd synoniem voor de toelaatbaarheid van foltering en ongelimiteerde detentie. Maar ook een model voor de verbanning en de uitzuivering van de ongewensten – terroristen, illegale vluchtelingen… - uit de maatschappij. Het kamp werd immers door de Amerkanen geïnstalleerd op een eiland, buiten het nationale grondgebied, buiten de nationale en internationale wetten. Iets wat meerdere landen op gelijkaardige ideeën bracht. Guantanamo toonde dat er geen grenzen meer zijn op het vlak van detentie. Gedetineerden werden over de continenten heen getransporteerd met de hulp van Europese en Arabische landen, die als een soort subcontractors optraden. De vraag om detentiekampen voor ongewenste vluchtelingen te bouwen buiten de grenzen, om gevangeniseilanden op te richten, om Westerse gevangenissen te bouwen in vroegere kolonies kende een ongeziene vlucht vooruit. In Australië worden vluchtelingen belet een voet aan wal te zetten en worden ze opgesloten op het eiland Manus en Nauru. In Denemarken kwam het voorstel om het Lindholm eiland te gebruiken om illegale vluchtelingen op te sluiten. De Britse minister van binnenlandse zaken wil asielzoekers en/of mensenhandelaars verbannen naar offshore centra waar hun straf wordt uitgezeten aanvraag. Het Ascension Island, of St Helena, of oude ferryboten en verlaten olieplatformen zijn pistes die onderzocht worden.[6]  In Frankrijk gingen stemmen op om een Guantanamo te bouwen voor moslimterroristen en aanhangers op het Ile de Ré[7]. Hetzelfde in Oostenrijk waar de leider van FPÖ,  Heinz-Christian Strache, in 2017 voorstelde gekende islamisten te arresteren en naar eenzame eilanden te sturen. Groot-Brittannië wilde een gevangenis bouwen in Nigeria en in Jamaïca, maar moet daar voorlopig van afzien[8]. In Zwitserland en ook in België (het voorstel van Bart Dewever) kwam de vraag aan Marokko om een Zwitserse of Belgische gevangenis te bouwen voor buitenlanders. Voorlopig nog zonder resultaat.  

De oorlog tegen het terrorisme heeft ook onze eigen opvattingen verziekt. Laten we het niet eens hebben over onze empathie die jaar na jaar meer en meer wegsmolt als sneeuw voor de zon en plaats maakte voor een algemene verharding van de zeden. Ook de vraag om gerechtigheid, gelijkheid en vrede werd verstikt door het gevoelen van wraak. Zeker als het gaat om mensen die beschuldigd worden van terrorisme. Wie protesteert nog tegen het feit dat een gedetineerde gefolterd wordt, fysiek of psychisch? Dat hij of zij twee keer gestraft wordt voor hetzelfde feit? Dat hij of zij boven op zijn straf de nationaliteit verliest of uitgeleverd wordt zelfs als daar geen wettelijke grond voor is? Dat wat geldt voor de enen, niet meer geldt voor diegenen van wie we ons willen ontdoen? We maken een fascistisch scenario mee dat we kennen uit het verleden, maar waarvan we ons alleen het einde herinneren maar niet het begin. Namelijk hoe het nazisme in de jaren 30 onder algemeen applaus zijn weg heeft gebaand door zijn aanpak (detentie en uiteindelijk massamoord) van onverbeterlijke delinquenten, criminele geesteszieken, ‘personen van onzuiver bloed’, mensen die ‘niet in staat waren om te werken’, schizofrenen, epileptici, mensen met ernstige misvormingen en zware alcoholici[9].

We moeten ons eerlijk de vraag stellen of Trabelsi en El Aroud behoren tot die categorie van mensen die we eigenlijk het liefst uitgeroeid zien?

Oorlogsjustitie

De oorlog tegen Afghanistan kwam naar België onder de vorm van een oorlogsjustitie tegen gevangenen, die tot het kamp van onze tegenstanders behoorden.

Nizar Trabelsi en Malika El Aroud verbleven in Afghanistan voor de oorlog begon. Op 13 september 2001, enkele maanden na zijn terugkeer naar België werd Nizar Trabelsi gearresteerd omwille van zijn plan om de Amerikaanse basis van Kleine Brogel in Limburg aan te vallen. Trabelsi bekende zijn plan en werd daarvoor veroordeeld tot wat toen de maximumstraf was: tien jaar effectieve gevangenisstraf. Hij zat die straf tot de laatste dag uit in verschillende Belgische gevangenissen. Hij bleef echter nog twee jaar langer in de gevangenis dan zijn straf voorzag. Omdat hij, zo zegden de Belgische justitie en politieautoriteiten, de uitspraak van zijn beroep bij het Europees hof voor de mensenrechten tegen zijn uitlevering aan de verenigde Staten moest afwachten. Op jacht naar wie ook maar verdacht werd een handlanger van Bin Laden te zijn, hadden de Amerikaanse autoriteiten om zijn uitlevering gevraagd. Ook al hadden ze geen enkel nieuw element om die uitlevering te rechtvaardigen, ook al is het verboden om iemand twee keer voor hetzelfde feit te vervolgen. De Belgische justitie aanvaardde het uitleveringsverzoek, minister De Clerck ondertekende het uitleveringsbevel, en zijn opvolgster Annemie Turtelboom liet, in oktober 2013, Trabelsi op een vliegtuig zetten naar een Amerikaanse gevangenis. Die uitlevering was illegaal. Voor de eerste keer in zijn geschiedenis, veegde België een vonnis van het Europees Hof voor de Mensenrechten aan zijn laars. Dat Hof had immers herhaalde malen België aangemaand Trabelsi niet uit te leveren zolang er geen uitspraak was in het beroep dat Trabelsi had aangetekend. Intussen zit Trabelsi al acht jaar in isolement in een Amerikaanse gevangenis. In afwachting van zijn proces. Al twintig jaar in de gevangenis voor een plan!

Malika El Aroud werd op 11 december 2008 door de Belgische politie gearresteerd en veroordeeld tot de maximumstraf van 8 jaar effectieve gevangenis. Omwille van terroristische activiteiten, die bestonden uit het oproepen tot de Jihad tegen de Amerikaanse troepen in Afghanistan. Ook zij zat haar straf uit tot de laatste dag: ze kwam vrij in december 2016. Maar ook hier kwam er geen einde aan de straf.  Ditmaal was er een omgekeerd scenario: niemand vroeg om de uitlevering van El Aroud, maar België nam haar Belgische nationaliteit af en wilde haar uitwijzen naar Marokko, het land van haar tweede nationaliteit. Marokko weigerde – terecht – Malika El Aroud, een Belgische onderdaan, op te nemen. Iets wat Sammy Mahdi in een colère deed schieten en deed verklaren: “als het van mij afhing zette ik haar onmiddellijk op een vliegtuig naar Marokko”.  Net zoals gebeurde met Trabelsi. In uitvoering van de beslissing om haar Belgische nationaliteit af te nemen, werd Malika, nauwelijks twee jaar na haar vrijlating, en intussen zestig jaar geworden, op 11 oktober 2018 opnieuw gearresteerd. Ze werd gedurende zeven maand opgesloten in het Centrum voor illegalen in Brugge in afwachting van haar uitzetting. Daarna werd ze getransfereerd naar een gelijkaardig centrum, de Caricole in Zaventem, waar ze vijf maand verbleef. Daarna werd ze overgebracht naar een huis in West-Vlaanderen waar ze onder huisarrest werd geplaatst: verbod om de gemeente te verlaten, verplichting om zich elke dag tussen 9 en 10 te melden op het politiebureau, nachtelijk uitgaansverbod. Voor haar onderhoud kreeg ze maaltijdcheques.  Die vorm van gevangenschap duurde tot 1 maart 2021, de dag waarop een rechter haar “in vrijheid stelde”, maar “met het bevel het grondgebied te verlaten”. In de feiten werd El Aroud stateloos. Zonder Belgische identiteitspapieren, geweigerd in Marokko, en zonder enig inkomen kan Malika geen kant meer op. Mijn vraag aan mijnheer Mahdi: hoe moeten zulke mensen overleven? Wordt het geen tijd om de strijdbijl te begraven?

Amnestie nu !

Het akkoord tussen de Taliban en de Amerikaanse en Afghaanse regering afgesloten in februari 2020 voorziet de vrijlating van 5000 gevangen Talibanstrijders in ruil voor 1000 Afghaanse regeringssoldaten.  Op het einde van de Franse oorlog tegen het Algerijnse FLN voorzag het akkoord van Evian (1962) in de vrijlating van 6000 FLN gevangenen en volledige amnestie. De akkoorden van Parijs tussen het Vietnamese verzet en de Amerikanen uit 1973 voorzagen in de vrijlating van alle gevangenen.  Onder de Goede Vrijdagakkoorden uit 1998 tussen het Ierse verzet en de Britse regering werd een akkoord bereikt over de vrijlating van 428 gevangenen, waaronder 143 die veroordeeld waren tot levenslang.

Nu het eind van de Afghaanse oorlog in zicht is, zal Biden het kamp van Guantanamo sluiten? Zal hij de 40 overblijvende gevangenen, in onbeperkte detentie, vrijlaten? Zal België aan de VS vragen om de vervolging van Trabelsi te staken? Zal België de dubbele straf van Malika El Aroud ongedaan maken? Het zouden tekenen zijn op de weg naar vrede en verzoening. 

 

 

 



[3] Jane Mayer, The Dark Side, The inside story of how the war on terror turned into a war on American ideals, Doubleday 2008, pg 52

[5] https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_8189.htm

[9] Geciteerd in I can’t breathe, de nieuwe adem van het verzet, Luk Vervaet, Antidote, 2021

mercredi 14 juillet 2021

Fin de la guerre contre l'Afghanistan : fin de la justice de guerre contre Nizar Trabelsi et Malika El Aroud ?


 par Luk Vervaet

Le 11 septembre 2021, vingt ans après les attentats de New York et le début de la guerre contre l'Afghanistan, les dernières troupes américaines quitteront l'Afghanistan. Du moins c'était le plan. Biden a décidé d'avancer le retrait de dix jours. Car il y a urgence : le scénario d'une débâcle totale, comme celle de la guerre du Vietnam, est possible. Ce qui reste des forces d'occupation américaines risque d'être balayé par les Talibans, ceux contre qui tout a commencé et qui, jusqu'à récemment, étaient déclarés morts et enterrés.

Les moins de vingt ans ne le savent peut-être pas mais les troupes belges ont été impliquées du premier au dernier jour de cette guerre criminelle. Il est peu probable que nous entendions des excuses à ce sujet en Belgique, et encore moins qu'il y ait des poursuites contre ceux qui nous ont embarqués dans une guerre qui n'aurait jamais dû avoir lieu.

La  « Global war on terror », déclenchée en Afghanistan, suivie de la seconde guerre contre l'Irak et d'autres pays, a fait des ravages. Tant en termes de vies humaines, de coûts financiers qu'en termes de droits démocratiques dans le monde.

Les victimes de la guerre mondiale contre le terrorisme

Sous prétexte de répondre aux attentats de 2001, les États-Unis et leurs alliés ont déclenché la guerre mondiale contre le terrorisme. À l'occasion du vingtième anniversaire du 11 septembre, les noms des 3 000 victimes à New York seront lus. Mais pas les noms de toutes les victimes innocentes qui sont tombées dans cette guerre. Cette liste est trop longue. Cette liste ne pourrait être qu’incomplète, car le nom et la vie d'une victime là-bas ne comptent pas autant qu'une victime ici.

Au moins 800 000 personnes sont mortes des suites directes de la guerre contre le terrorisme qui balaie le monde depuis vingt ans. Selon Iraq Body Count, entre 2003 et 2021, il y a eu entre 185 497 et 208 547 morts parmi les civils[1]. Cela n'inclut pas « le nombre de personnes blessées ou rendues malades à la suite de la guerre, ni le nombre de civils tués indirectement à la suite de la destruction d'hôpitaux et d'infrastructures et de la pollution de l'environnement »[2]. Pas non plus les centaines de milliers d'enfants devenus orphelins à cause de la guerre. Ni les 37 millions de personnes qui ont été forcées de fuir la guerre, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Afghanistan, de l'Irak, du Pakistan, du Yémen, de la Somalie, de la Libye, de la Syrie... À l'exception de la seconde guerre mondiale, le plus grand déplacement de masse de personnes depuis l'année 1900. Et tout cela sans parler des victimes de la première guerre d’Irak de 1991.

Une guerre au lieu d'une action policière

Les attentats sanglants de New York n'étaient pas des actes qui pouvaient être qualifiés d’actes de guerre[3]. Ne serait-ce que parce qu'un seul des deux camps est un État, et que la guerre se déroule normalement entre États. Pourtant, ils ont été traités comme s'il s'agissait d'une guerre et non d'un crime. Donc pas de recours à la police ou aux moyens légaux, comme cela s'est produit dans le passé avec des formes de terrorisme dans d'autres pays[4], mais bien le déploiement d'une armée occidentale meurtrière contre l'Afghanistan, qui selon l'OTAN elle-même a été « l'une des plus grandes coalitions de l'histoire » avec la participation de « 130 000 soldats de 50 pays de l'OTAN et d'autres pays amis »[5]. Vingt ans plus tard, il n'y a qu'un bilan : la coalition monstre menée par les États-Unis a subi une défaite totale en Afghanistan. Les talibans sont de retour. Les feux du terrorisme qu'ils voulaient soi-disant éteindre se sont propagés dans le monde entier. À son tour, la guerre contre l'Irak a créé l'État islamique.

Un revirement politique et culturel

La guerre contre le terrorisme a radicalement changé la culture politique et judiciaire des pays occidentaux. Le terrorisme est assimilé à la violence perpétrée par les musulmans. L'islamophobie et le racisme sont devenus monnaie courante. L'extrême droite a percé, tant sur la scène politique que par la violence.

Sur le plan de la justice et de la politique carcérale, nous avons fait un bond en arrière historique, une guantanamisation de la culture et des pratiques, par rapport à toutes les visions progressistes que nous avons connues dans les années 1960 et 1970.

Le modèle de Guantanamo, le camp de prisonniers américain à Cuba, établi dans les mois qui ont suivi le début de la guerre, pour les terroristes musulmans présumés d'Afghanistan, a eu un impact mondial. Guantanamo est devenu synonyme d'autorisation de torture et de détention illimitée. Mais aussi un modèle pour le bannissement et la purification des indésirables - terroristes, réfugiés illégaux... - de la société. Après tout, le camp a été installé par les Américains sur une île, en dehors du territoire national, en dehors des lois nationales et internationales. Quelque chose qui a donné à plusieurs pays des idées similaires. Guantanamo a montré qu'il n'y a plus de limites à la détention. Les détenus étaient transportés à travers les continents avec l'aide des pays européens et arabes, agissant comme une sorte de sous-traitants. La demande de construire des camps de détention pour les réfugiés indésirables à l'extérieur des frontières, d'installer des îles-prison, de construire des prisons occidentales dans d'anciennes colonies a décollé comme aucune autre. En Australie, les réfugiés sont empêchés de mettre les pieds sur le territoire national et sont confinés sur l'île de Manus et Nauru. Au Danemark est venue la proposition d'utiliser l'île de Lindholm pour détenir des réfugiés illégaux. Le ministre de l'Intérieur britannique veut bannir les demandeurs d'asile et/ou les passeurs dans les centres offshores où leur peine sera purgée. L'île de l'Ascension, ou Sainte-Hélène, ou les anciens ferries et plates-formes pétrolières abandonnées sont aussi des pistes explorées[6]. En France, on a entendu des appels à construire un Guantanamo pour les terroristes et sympathisants musulmans sur l'Ile de Ré[7]. De même en Autriche où le leader du FPÖ Heinz-Christian Strache a proposé en 2017 d'arrêter des islamistes connus et de les envoyer dans des îles isolées. La Grande-Bretagne aimerait construire une prison au Nigeria et en Jamaïque[8]. En Suisse et aussi en Belgique (proposition de Bart De Wever), le Maroc a été sollicité pour construire une prison suisse ou belge pour étrangers. Pour l'instant sans résultat.

La guerre contre le terrorisme a également empoisonné nos propres opinions. Ne parlons même pas de notre empathie qui, année après année, a fondu comme neige au soleil, laissant place à un durcissement général des mœurs. L'exigence de justice, d'égalité et de paix  a progressivement fait place à la soif de vengeance. Surtout quand il s'agit de personnes accusées de terrorisme. Qui proteste contre le fait qu'un détenu soit torturé, physiquement ou psychologiquement ? Qu'il soit puni deux fois pour le même délit ? Qu'il ou elle, en plus de sa peine, perde sa nationalité ou soit extradé/e même s'il n'y a aucune base légale pour cela ? Ce qui vaut pour les uns ne vaut plus pour ceux dont on veut se débarrasser ? Nous vivons un scénario fasciste vécu dans le passé, dont nous nous souvenons de la fin mais dont nous avons oublié les débuts. À savoir, la façon dont le nazisme a fait son chemin dans les années 1930, sous les applaudissements généralisés, avec son traitement des délinquants incorrigibles, des criminels aliénés, des « personnes au sang impur », des personnes « incapables de travailler », des schizophrènes, des épileptiques, des personnes atteintes de malformations sévères et des alcooliques sévères, c’est-à-dire la détention et finalement le meurtre de masse[9].

Nous devons vraiment nous demander si Trabelsi et El Aroud appartiennent à cette catégorie de personnes que nous préférons voir exterminées ?

Justice de guerre

Dans notre pays, la guerre contre l'Afghanistan a pris la forme d’une justice de guerre contre les prisonniers appartenant au camp de nos opposants.

Nizar Trabelsi et Malika El Aroud vivaient en Afghanistan avant le début de la guerre. Le 13 septembre 2001, quelques mois après son retour en Belgique, Nizar Trabelsi est arrêté pour son projet d'attaquer la base américaine de Kleine-Brogel dans le Limbourg. Trabelsi a avoué son plan et a été condamné à ce qui était alors la peine maximale : dix ans d'emprisonnement effectif. Il a purgé cette peine jusqu'au dernier jour dans différentes prisons belges. Cependant, il est resté en prison pendant deux ans de plus que la peine prévue. Car, selon la justice et la police belges, il devait attendre le verdict de son recours devant la Cour européenne des droits de l'homme contre son extradition vers les États-Unis.

À la recherche de toute personne soupçonnée d'être le complice de Ben Laden, les autorités américaines avaient demandé son extradition. Même s'ils n'avaient aucun élément nouveau pour la justifier, même s'il est illégal de poursuivre quelqu'un deux fois pour le même délit, la justice belge a accepté la demande d'extradition, le ministre De Clerck a signé l'ordonnance d'extradition et son successeur Annemie Turtelboom a fait mettre Trabelsi dans un avion vers une prison américaine en octobre 2013. Cette extradition était illégale. Pour la première fois de son histoire, la Belgique a bafoué un arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme. Après tout, cette Cour avait demandé à plusieurs reprises à la Belgique de ne pas extrader Trabelsi tant qu'il n'y aurait pas eu de décision dans le recours que Trabelsi avait déposé. Et depuis huit ans, Trabelsi est en isolement dans une prison américaine  en attendant son procès. Vingt ans de prison seulement pour un plan !

Malika El Aroud quant à elle a été arrêtée par la police belge le 11 décembre 2008 et condamnée à la peine maximale de huit ans de prison. En raison d'activités terroristes, qui consistaient à inciter au Jihad contre les forces américaines en Afghanistan. Elle a également purgé sa peine jusqu'au dernier jour : elle a été libérée en décembre 2016. Mais là aussi, la peine n'a pas connu de fin. Cette fois, c'était le scénario inverse : personne n'a demandé l'extradition d'El Aroud, mais la Belgique lui a retiré sa nationalité belge et a voulu l'expulser vers le Maroc, le pays de sa seconde nationalité. Le Maroc a – à juste titre – refusé d'accepter Malika El Aroud, une ressortissante belge. Chose qui a rendu Sammy Mahdi fou furieux : « Si cela dépendait de moi, a-t-il déclaré, je la mettrais immédiatement dans un avion pour le Maroc ».

En exécution de la décision de lui retirer la nationalité belge, Malika, aujourd’hui sexagénaire,  a de nouveau été arrêtée le 11 octobre 2018, à peine deux ans après sa libération. Elle a été détenue pendant sept mois au Centre pour immigrés clandestins de Bruges en attendant son expulsion. Elle a ensuite été transférée dans un centre similaire, la Caricole à Zaventem, où elle est restée cinq mois. Elle a ensuite été transférée dans une maison en Flandre occidentale où elle a été assignée à résidence : interdiction de sortir de la commune, obligation de se présenter au commissariat tous les jours entre 9 et 10, couvre-feu nocturne. Elle a reçu des chèques-repas pour son entretien. Cette forme d'emprisonnement a duré jusqu'au 1er mars 2021, jour où un juge « l'a libérée », mais « lui a ordonné de quitter le territoire ». En fait, El Aroud est devenue apatride. Sans papiers d'identité belges, refusée au Maroc, et sans aucun revenu, Malika n'a nulle part où aller. Ma question à M. Mahdi : comment de telles personnes peuvent-elles survivre ? N'est-il pas temps d'enterrer la hache de guerre ?

Amnistie maintenant !

L'accord signé entre les Talibans et les gouvernements américain et afghan en février 2020 prévoit la libération de cinq mille combattants talibans captifs en échange de mille soldats du gouvernement afghan. À la fin de la guerre française contre le FLN algérien, les accords d'Evian (1962) prévoyaient la libération de six mille prisonniers du FLN et une amnistie totale. Les accords de Paris de 1973 entre la résistance vietnamienne et les Américains prévoyaient la libération de tous les prisonniers. Dans le cadre des accords du Vendredi saint de 1998 entre la Résistance irlandaise et le gouvernement britannique, un accord a été conclu pour la libération de 428 prisonniers, dont 143 condamnés à la réclusion à perpétuité.

Avec la fin de la guerre d'Afghanistan en vue, Biden va-t-il fermer le camp de Guantanamo ?

La Belgique exigera-t-elle des États-Unis l’abandon des poursuites contre Nizar Trabelsi  et son retour en Belgique et abandonnera-t-elle sa politique de double peine envers Malika El Aroud ?

 

 



[3] Jane Mayer, The Dark Side, The inside story of how the war on terror turned into a war on American ideals, Doubleday 2008, pg 52

[5] https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_8189.htm

[9] Cité dans Le meurtre de George Floyd, la pandémie des violences policières et son traitement révolutionnaire, Luk Vervaet, Antidote, 2021